Les quelques lignes de cette page, publiées avec l’accord de l’auteur, ont pour objet de vous permettre d’appréhender les difficultés de la vie des paysans auvergnats au cours des siècles derniers, et de montrer pourquoi beaucoup d’auvergnats ont fait souche en dehors de leur terre d’origine. C’est vrai également pour les maçons de la creuse et bien d’autres régions dont les autochtones s’étaient fait un renom dans une spécialité donnée.
Si vous êtes intéressés par l’histoire de ces hommes je vous invite à acheter les deux magnifiques ouvrages qui la racontent.

Auteur : Annie ARNOULT Adresse pour commander : Lieu dit Cétéreau, 42110 Sainte Foy Saint Sulpice,
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QUAND GRANDE PAUVRETÉ ET SURPEUPLEMENT RIMAIENT AVEC ÉMIGRATION
(Extrait Selon les pages 39 à 42)

Si tous ces hommes allaient à la scie, c’était par nécessite, et non pas par goût des voyages, plusieurs causes s’alliant entre elles.

Le climat, avec des hivers neigeux et sans fin, contraignait ces montagnards à une trop longue période d’inactivité.

L’Abbé ORDINAIRE écrivait, en 1802, dans son manuscrit :

Dans l’arrondissement communal d’Ambert, comme dans celui de Thiers, c’est à dire, dans toute la chaîne orientale des montagnes de ce département, une multitude d’habitants s’expatrient pendant la saison où la neige couvre la terre.

Cette émigration que le Conseil d’Arrondissement d’Ambert porte pour son ressort à six mille individus, procède essentiellement à la longueur dont y sont les hivers, de l’abondance prodigieuse des neiges, et de l’extrême retard de leur fonte. Les hommes inutiles à la terre durant sept mois consommeraient à pure perte chez eux pendant tout ce temps. Si l’émigration est relativement plus forte dans cet arrondissement que dans les autres, c’est que son sol est vraiment plus malheureux.

C’était avant tout des paysans. Ils vivaient ou survivaient de la culture, de l’élevage et de l’exploitation forestière. Les scieurs de long se recrutaient aussi bien parmi les petits propriétaires, que parmi ceux qui n’avaient aucun bien, à ces laboureurs, se joignaient de modestes commerçants et artisans.

Leurs sols étaient pauvres, mal exploités, donnaient des récoltes insuffisantes et irrégulières, des calamités n’ont rien arrangé et ont entraîné des famines. Les  années : 1630, 1694, 1697, 1709, 1710, 1770 furent cruelles, avec des hivers et des printemps particulièrement froids qui gelaient toutes les cultures, auxquels s’ajoutaient les épizooties et les désastres laissés par les gens de guerre après leur passage.

Les charges et les impôts seigneuriaux, religieux et royaux écrasaient les populations. De plus, chaque scieur de long devait cotisé et devait acquitter une taxe d’industrie, calculée en fonction du pécule rapporté, comme le confirmaient les rôles de taille tarifée.

DES ÉCRITS ACCABLANTS

André SIMON du village* de Mervillon, paroisse de Sauvain (42) et Marie SAVATIER du village de Dizangou se sont mariés le 9 septembre 1741. En 1747, le curé a délivré à A. SIMON un extrait de son acte de mariage et ajoutait:

Voici un passage d’un mémoire anonyme rédigé vers 1787-1789:

Tous les seigles étant semés au mois de septembre, et les femmes suffisant pour le soin des bestiaux, la plupart des hommes sortent et se répandent dans le Royaume, avec leur pioche ou leur scie pour chercher de l’ouvrage, parce que la nature de leur terre et la dureté du climat ne leur laissent rien à faire. Et qu’il leur faut pour payer les charges des numéraires que les productions de leur sol ne leur procurent pas entièrement. Pour payer les impôts ils y suppléent par l’émigration annuelle, ils vont exploiter une partie des forêts de toute la France.

RAPPORT DU 21 NOVEMBRE 1787 À L’ASSEMBLÉE PROVINCIALE D’AUVERGNE

On ne peut attribuer la dépopulation prodigieuse de l’Auvergne qu’à la surcharge de l’impôt qui ôte aux malheureux laboureurs tout moyen de subsistance et les force à s’expatrier pour chercher dans les climats étrangers les secours qu’ils ne peuvent trouver dans la province.

Pour l’Abbé ORDINAIRE:

le Gouvernement n’a même jamais ignoré que sans les recours en numéraire que ce moyen produit au département, les impositions ne pourraient être acquittées.

Les régimes successoraux apportaient une charge supplémentaire, notamment en cas d’héritier universel, contraint de dédommager ces cohéritiers et de régler d’autres dépenses familiales.

Il n’était pas rare de voir réapparaître, après une longue absence, un scieur de long venu toucher sa part ; d’héritage, puis disparaître aussi discrètement qu’il était arrivé, cette fois pour toujours.

Pour servir en temps de guerre, tant que le recrutement de la milice se limitait à un ou quelques hommes par paroisse il n’avait pas suscité de situation particulière.

Le problème s’est corsé avec les levées obligatoires.

Le Subdélégué de Mauriac (15) écrivait à l’Intendant :

… et enfin jusqu’à ce que les bruits de milice commencent a se divulguer et que le temps ordinaire ou le tirage s’en fait approche, ils sont dans l’idée que pourvu qu’ils partent un jour avant que les ordres ne soient arrivés, ils ne sont point dans le cas de devoir être mis absents.

ARCHIVES DE LA CHARENTE, MARÉCHAUSSÉE D’ANGOUMOIS, 20 SEPTEMBRE 1780

Interrogatoire de Jean CHABRIER, scieur de long, 28 ans, demeurant au bourg de Granval, près de la petite ville d’Ambert.

Il a travaillé aux environs de Rochefort, dans la ville et le port, a façonner et scier des bois, pendant 4 ans. On l’a arrête’ à la Rochefoucauld (16), car on le soupçonne d’être déserteur de la marine il s’en défend.

On l’a arrêté en même temps que Joseph CHALUD 23 ans, étudiant en théologie! Demeurant au bourg de Saint-Amand près d’Ambert en Basse Auvergne engagé dans la marine comme fusilier. Ce dernier est tombé malade à Rochefort le 23 juillet Voyant journellement mourir ses camarades et ayant encore de la fièvre, il chercha à éviter la mort en se procurant la liberté.

ARCHIVES DU SERVICE HISTORIQUE DE L’ARMÉE DE TERRE

Pierre LABORIE dit Fortune, âgé de 30 ans, natif de Jugnac (15) diocèse de St Flour, soldat du Sieur Fournier Régiment d’Auvergne où il a servi 12 ans, portez dans son certificat a eu le bras gauche coupé ensuite d’un coup de mousquet qu’il reçut à l’affaire de Chiary en Italie Scieur de long de sa vaccation et est catôlique ; – Le 9 juin 1741. Il est décédé.

Pierre QUEYRU dit Page, âgé de 21 ans, natif de Gia (63) diocèze de Clermont en Auvergne, soldat du Sieur Deüil, Régiement de la Sarre, ou il dit avoir servi 2 ans, a eu la jambe droite emportée par une volée de canon a la deffense de Landau (56), seijeur de long de son mestier, et est Catôlique.

– Le 14 may 1714 Le d. Pierre Queyru d. Page estant de la Compagnie du Sieur de St Quentin au détachement en Garnisson a Bellejsle (56) à déclaré qu’il renonçoit à l’hôtel pour aller se marier à Dinan (22).

Avec la Révolution, si certaines charges ont diminué, en contrepartie l’instauration du devoir militaire fut créée. Les jeunes gens qui tiraient un mauvais numéro se voyaient embrigadés pour de longues années, et devaient-ils s’estimer heureux, s’ils avaient échappé aux massacres des guerres napoléoniennes, ou autres batailles.

En dépit des risques encourus, beaucoup préféraient déserter que de se soumettre aux lois de la conscription, ils choisissaient de s’expatrier dans quelques forets lointaines

Les familles étaient regroupées par feux, voire par communautés villageoises. Les communautés familiales étaient fréquentes dans ces régions.

Malgré le fort taux de mortalité infantile et de mortalité épidémique, les familles étaient nombreuses, trop nombreuses. Cette surpopulation était inconciliable avec les ressources insuffisantes des foyers.

Aussi, pour les plus pauvres, un parent parti, c’était une bouche de moins à nourrir.

Jean COUTY, né vers 1830, habitant au village de Donzenat commune de Nedde dans la Haute-Vienne était scieur de long. Il s’est marié le 17 septembre 1861 avec Anne NOILLIER. Voici ce qui était stipulé dans leur contrat de mariage :

Article9e – Léonard NOILLIER (le futur beau-père) s’oblige de loger, nourrir, blanchir, chauffer, éclairer, entretenir et soigner tant en santé qu’en maladie les futurs époux et leurs enfants à la charge pour eux de travailler de leur mieux à l’utilité de la maison commune.

II est convenu; que le futur époux pourra, du consentement auprès de son beau-père, aller travailler à la campagne de son état de scieur de long, à la charge pour lui de payer chaque année d’absence la somme de quarante francs payable à la St Jean Baptiste…

Trouver une alimentation plus abondante au loin, laisser son pays froid pour passer l’hiver dans un endroit où le climat était plus doux, ces deux facteurs encourageaient également au départ. Heureusement, le caractère de l’Auvergnat facilitait son intégration.

Dès l’adolescence aller à la scie, l’instinct d’imiter, de faire pareil que les autres, devenait une tradition. Les histoires du grand-père racontées aux veillées, avec tous les détails sur ses exploits d’antan, et sur ses pérégrinations, incitaient les garçonnets à partir.

Dans ces milieux on était scieur de long de père en fils….

Même modiques, les gains rapportés par les premiers encourageaient à l’exode, avec l’obsession chez le paysan d’agrandir sa propriété en achetant quelques arpents de terre supplémentaires, sans oublier l’idée de se protéger contre un éventuel accident grave ou maladie et contre la vieillesse.

Comme le dit si bien Henri POURRAT :

Quand un Auvergnat trouve un biais pour se faire de l’argent, il appelle toujours ceux de son pays.

Pour toutes ces populations, le phénomène migratoire, une fois enclenché, devenait irréversible.

D’OU PARTAIENT-ILS ?

Les scieurs de long étaient tous originaires des régions pauvres, à vocation forestière, et se situant en zones montagneuses.

Si les Landais, les Pyrénéens, les Savoyards etc… ont émigré, la plus grosse concentration de ces scieurs de long se trouvait dans le Massif Central, dans les anciennes provinces d’Auvergne, du Lyonnais, du Limousin et de la Marche… correspondant de nos jours aux neuf départements suivants:

  • Le Puy-de-Dôme (63), arrivait largement en tête avec le plus gros contingent de scieurs de long partis principalement du quart sud-est et de l’ouest: les Monts du Forez, les Monts du Livradois, les Monts Dore.
  • La Loire (42), partis de l’ouest: les Monts de la Madeleine, les Bois Noirs, les Monts du Forez.
  • La Creuse (23), partis du sud-est: le Plateau de Millevaches, le Plateau de la Marche.
  • La Haute-Loire (43), partis du nord et de l’est: le Plateau du Velay.
  • La Corrèze (19), partis du nord-est: le Limousin, le Plateau de Millevaches, les Monedières.
  • La Haute-Vienne (87), partis du sud-est: le Limousin, le Plateau de Millevaches.
  • Le Cantal (15), partis du centre et du nord-est: le Cezallier, les Monts du Cantal.
  • La Lozère (48), partis du nord-est: les Monts de la Margeride, le Haut-Gévaudan.
  • L’Aveyron (12), partis du nord-centre et ouest: les Plateaux ou Monts d’Aubrac, de la Viadène, de Carladez, du Ségala, du Haut-Rouergue.

ci-dessous : passeport intérieur établi pour un scieur de long, et la carte de France des migrations

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